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Iasnaïa Poliana

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J’ai vu beaucoup de maisons d’écrivains. Aucune n’a joué un rôle aussi important dans la vie et l’œuvre de son propriétaire, que Iasnaïa Poliana (en russe : « Clairière lumineuse ») dans la vie et l’œuvre de Tolstoï. Combourg et Combray n’ont été que des maisons d’enfance pour Chateaubriand, pour Proust. Guernesey et Médan ont été des maisons acquises dans leur âge mûr par Hugo, par Zola. Né à Iasnaïa, Tolstoï y a vécu la plus grande partie de sa vie et y a écrit Guerre et Paix, Anna Karénine, et quantité d’autres textes. C’était un domaine de famille, dont il avait hérité, deux mille hectares de forêts et de prés qui s’étendent derrière le manoir. Le comte Tolstoï s’occupait personnellement de ses terres, de ses paysans, il avait fondé une école pour les enfants de village, il participait aux moissons, à la coupe du bois, en gentilhomme campagnard convaincu des devoirs que sa fortune lui imposait.

Pourtant ce n’est pas une impression de richesse qu’on éprouve en visitant la maison : elle est très simple, la chambre à coucher de l’écrivain n’est qu’une modeste cellule équipée d’un petit lit en fer et d’une table de toilette, le seul « luxe » étant la présence de deux pianos à queue dans le salon. Est-ce vraiment un luxe ? Non : c’est le signe d’une passion, la passion dela musique. Tolstoïjouait à quatre mains avec ses filles, quand il ne travaillait pas dans son bureau ou ne lisait pas dans une des quinze langues qu’il maîtrisait, dont le latin, le grec ancien, l’hébreu, le tatar. La bibliothèque comprend plus de dix mille volumes. Tous sont encore là, à leur place, comme le reste des meubles, des bibelots, des portraits, des photographies. Rien n’a bougé, depuis la mort de Tolstoï, dans sa maison devenue un musée d’Etat et visitée chaque jour par des dizaines de pèlerins.

Ils affluent parce que Guerre et Paix est pour eux bien plus qu’un roman : un livre de vie, où ils s’instruisent sur ce qu’est l’amour, la guerre, la famille, l’éducation, la trahison,la douleur. En elle-même, la maison est merveilleusement belle et harmonieuse, banche à l’extérieur, en bois de pin à l’intérieur. Et puis, il y a le vaste domaine, un raccourcis des beautés de la Russie : sapinières, boulaies, prairies, rivières, et même une écurie pourvue encore de chevaux qui servent à l’entretien des terres. Ce domaine est entré pour ainsi dire dans l’œuvre de Tolstoï, laquelle, aussi immuable qu’un chêne sous l’orage, possède la même ampleur, la même solidité intemporelle que l’immense nature environnante.

Nous sommes ici, à deux cent kilomètres au sud de Moscou, dans la Russie profonde, intacte à travers les siècles et les régimes, la Russie du bois et de l’herbe, des allées de tilleuls et des champs de pommiers. Et le plus puissant romancier que le monde ait connu est là, parmi nous, au milieu de ses objets familiers. L’encrier est toujours sur son bureau. Magie d’un lieu unique, encore habité par celui qui l’a imprégné non seulement de son génie, mais d’abord de son âme.

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