Chanter Bach

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André Tubeuf Bach a été dit baroque bien avant qu’on ne parle de musique baroque. C’est qu’il est foisonnant et qu’il se permet, faisant oublier sa très stricte armature tonale (qu’il a spectaculairement codifiée avec son Clavier Bien Tempéré), des audaces chromatiques qui auraient épouvanté le XIXe siècle classique conservateur, -si le XIXe siècle avait écouté Bach. Mais Bach est une telle totalité musicale, la vigueur et l’ouverture de son esprit sont tellement totalisatrices que les façons d’être, les styles les plus divers en lui ne font qu’un, -cet Un qui est sans doute l’Univers, l’Univers glorieux de Leibnitz (autre totalisateur) que sa musique se donne pour tâche humble et quotidienne de sans cesse célébrer, comme le plus noble des services. Cette puissance de construction et de computation a pour métaphore naturelle l’architecture. En quelque sorte d’instinct, redécouvrant Bach (Mendelssohn a recréé la Saint Matthieu à Berlin en 1829), on a pensé : monument. Et le XIXe siècle l’a joué monumental, comme il se mettait à 4 000 pour chanter le Messie de Haendel avec une majesté supposée digne du modèle. Depuis, on en est revenu, et le disque n’y est pas pour rien : il montre la majesté sans avoir besoin de l’effet de masse. Le plus absolument beau de Bach chanté nous vient de 1950, année Bach, – le bicentenaire. L’orchestre allège sa pâte, les chœurs découvrent la fluidité, une lisibilité encouragée par le disque permet qu’on suive dans le Kyrie initial de la Messe en si...
André Tubeuf
André Tubeuf

Bach a été dit baroque bien avant qu’on ne parle de musique baroque. C’est qu’il est foisonnant et qu’il se permet, faisant oublier sa très stricte armature tonale (qu’il a spectaculairement codifiée avec son Clavier Bien Tempéré), des audaces chromatiques qui auraient épouvanté le XIXe siècle classique conservateur, -si le XIXe siècle avait écouté Bach. Mais Bach est une telle totalité musicale, la vigueur et l’ouverture de son esprit sont tellement totalisatrices que les façons d’être, les styles les plus divers en lui ne font qu’un, -cet Un qui est sans doute l’Univers, l’Univers glorieux de Leibnitz (autre totalisateur) que sa musique se donne pour tâche humble et quotidienne de sans cesse célébrer, comme le plus noble des services. Cette puissance de construction et de computation a pour métaphore naturelle l’architecture. En quelque sorte d’instinct, redécouvrant Bach (Mendelssohn a recréé la Saint Matthieu à Berlin en 1829), on a pensé : monument. Et le XIXe siècle l’a joué monumental, comme il se mettait à 4 000 pour chanter le Messie de Haendel avec une majesté supposée digne du modèle. Depuis, on en est revenu, et le disque n’y est pas pour rien : il montre la majesté sans avoir besoin de l’effet de masse. Le plus absolument beau de Bach chanté nous vient de 1950, année Bach, – le bicentenaire. L’orchestre allège sa pâte, les chœurs découvrent la fluidité, une lisibilité encouragée par le disque permet qu’on suive dans le Kyrie initial de la Messe en si le prodigieux contrepoint de voix cheminant ensemble. Hermann Scherchen l’enregistrait à Vienne : et à la légèreté aérienne de voix féminines transfigurées dans l’  « Et in terra pax » du Gloria répondait le Benedictus suprême du ténor, Dermota, le plus beau mozartien du siècle. Cependant au Musikverein, Karajan à son propre sommet  (s’il a grandi depuis, c’est en termes médiatiques, et en pouvoir) donnait et la Messe et la Saint Matthieu avec Seefried soprano ici et Schwarzkopf là, et  Kathleen Ferrier dans les deux cas alto. Rien de mieux n’a été fait depuis. Tout cela existe, chez le disquaire ou sur YouTube. On y vérifie cette quadrature du cercle : lisibilité et beauté radieuse (et bouleversante : l’Agnus Dei  de Ferrier). Qu’on puisse chanter Bach léger et souple, mais d’abord essentiellement tenu (en tout sens du terme), le disque l’atteste avec deux Evangélistes, von Pataky (Leipzig 35) et Dermota (Vienne 54, avec Furtwängler), chanteurs d’opéra suprêmes. Ils montrent quelle émotion porte, plus qu’aucune, une voix capable de tout faire et n’en montre que ce qu’il faut. Alors Hotter, Fischer Dieskau, Gedda, Prey, Souzay ont enregistré des cantates pour voix solo. Bach prospérait.

La vague baroque a changé la donne, initiée par Harnoncourt qui a allégé les textures, recruté des Evangélistes à voix blanche, des altos enfants (pour le Golgotha !), sans pour autant oublier ce qu’il avait entendu, violoncelliste des Symphoniker, quand Clemens Krauss ou Furtwängler y dirigeait les Passions : la grandeur grave et vibrante. Son intégrale des Cantates, partagée avec Gustav Leonhardt, impose l’urgence dramatique des enjeux, –enjeux exposés par des voix aux moyens délibérément frêles. John Eliot Gardiner n’a pas ces souvenirs ; mais avec ses English Soloists et surtout son Monteverdi Choir, incomparable aujourd’hui,  il s’est fait en Bach une pratique (donc un réalisme) qui n’est qu’à lui; plus sa culture encyclopédique. En 2000, missionnaires, ils ont porté les Cantates d’église au monde entier. Tout a été capté en live, et nous rend un Bach vécu du dedans, vivant et communiqué comme jamais. Un tout récent livre de Gardiner, Musique au château du ciel,  montre le travail, la pénétration en Bach en amont de cela. Deux douzaines de CD en résultent sous le label Soli Deo Gloria : le Bach le plus joyeux, lumineux, enthousiaste (au sens étymologique : plein de Dieu) et moderne aussi ! Harmonia Mundi les publie pour Noël.  Un seul bémol : on est en voyage, autant que possible les voix solistes sont prises dans le chœur, et c’est très bien ainsi. Mais plus jamais sans doute les ténors (même solistes et surpayés) ne seront ce qu’ont été Pataky et Dermota. N’importe.  Une telle unanimité, celle d’un Esprit conducteur, vivificans, pousse cela jusqu’au feu vivant.

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